Pénurie d’eau

Sans date

C’était un soir de pluie, comme tous les soirs de pluies depuis un mois. La saison sèche s’était achevée dans l’inquiétude, car les niveaux des lacs comme des nappes phréatiques étaient à leur plus bas depuis vingt ans. Les services météorologiques du gouvernement s’étaient alarmés et brandissant statistiques, projections informatiques et simulations cybernétiques, ils avaient réussi à imposer un véritable état d’urgence dans le pays.

L’arrosage des pelouses et le lavage des autos avaient d’abord été limités, puis totalement interdits. Puis ce fut l’interdiction de prendre plus d’un bain par jour. Comme les gens ne se lavent plus autant qu’avant, cette mesure ne changea pas grand-chose. Mais alors que rien ne justifiait l’instauration de mesures plus vigoureuses, le gouvernement, voyant sans doute une opportunité supplémentaire de se suffire à lui-même en réglementant pour le plaisir de réglementer, se mit à instaurer une série de mesures grotesques. La consommation d’eau fut immédiatement limitée à 20 litres par personne par jour et on eu tôt fait d’installer des compteurs d’eau partout.

Estimant avec aisance la perte de jouissance que ce quota introduirait dans les foyers, les honnêtes gens se mirent le plus naturellement du monde à déclarer des occupants imaginaires. On vit soudainement la population du pays tripler en l’espace d’une réglementation administrative. Des étudiants se retrouvaient soudainement vivre à quatre dans une chambre de bonne, des familles de trois enfants s’adjoignirent quelques jeunes membres supplémentaires, et on vit même un homme déclarer comme occupants son chat, son chien, et ses deux poissons rouges.

L’État institua alors les Fonctionnaires de la Consommation d’Eau. Sans besoin de mandat, ces fonctionnaires pouvaient entrer chez n’importe quel citoyen et enquêter sur l’existence des occupants déclarés par chaque foyer au Haut Commissariat à la Consommation d’Eau. Bien évidemment, l’ingéniosité populaire eu tôt fait de déjouer ces inspecteurs par des combines toujours plus astucieuses. On raconte qu’une femme qui désirait obtenir 120 litres par jour pour arroser sa collection de plantes exotiques utilisa ses capacités de ventriloque pour déjouer un inspecteur plutôt persévérant. Celui-ci devint fou à force de courir dans la maison après des voix d’occupants, tout ce qu’il y a de plus imaginaires du reste, qui ne cessaient d’émaner et de se promener d’une rangée de plantes à une autre, sans avoir pu une fois voir l’ombre d’un corps. La presse à sensation qualifia ce cas “La revanche de Jeanne d’Arc”. Cet inspecteur reçoit, paraît-il, d’importantes primes d’accident du travail depuis, même si la totalité des versements sert à payer l’institution psychiatrique qui le soigne.

Le ridicule ne tuant pas, le gouvernement se décida alors d’accroître drastiquement le pouvoir des inspecteurs. Ils commencèrent par s’asseoir dans les salles de bains des citoyens pour, chronomètre en main, assigner des contraventions à tous ceux qui dépassaient les 3 minutes de douche quotidienne. Ils installèrent ensuite dans chaque toilette des lecteurs d’acidité, qui n’autorisait le déclenchement de la chasse d’eau qu’au-delà d’un certain taux accumulé d’urine. Certains en vinrent à estimer avec une pipette spécialisée les minces volumes d’eau renversés par inadvertance sur le plancher des salles de bain pour frapper les contrevenants d’amendes dont la proportion était sans aucune mesure.